Protection du patrimoine culturel

25.04.2019

Conférence internationale sur le 20ème anniversaire du Deuxième Protocole 1999 à la Convention de La Haye de 1954

25 et 26 avril 2019, CICG Genève

Discours de Mme Pascale Baeriswyl, Secrétaire d'Etat

Cérémonie d’ouverture, 25 avril, 10.00 – 11.00

Rednerin/Redner: Staatssekretärin, Pascale Baeriswyl

Mesdames et Messieurs les Ministres

Excellences,

Mesdames, Messieurs,

« Nous avons tous le sentiment d'avoir perdu un parent ». C’est ainsi qu’un jeune représentant du ministère afghan de la culture exprimait son désarroi en découvrant la destruction des Bouddhas de Bamiyan. Ou encore : « Tombouctou est sur le point de perdre son âme ». Voici comment un habitant de la ville s’inquiétait de la situation à l’heure des attaques contre les mausolées.

C’est avec ces quelques mots qui témoignent du sentiment profond que le patrimoine culturel est donc l’âme d’un peuple, l’expression de son humanité, et une partie de son identité, que je vous souhaite à toutes et tous, au nom du Gouvernement suisse, la bienvenue à cette conférence dédiée au 20ème anniversaire du Deuxième Protocole de 1999 à la Convention de La Haye pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé.

Je me réjouis de vous voir réunis ici à Genève, ville forte d’une tradition humanitaire à laquelle nos travaux appartiennent assurément.

Si la Suisse a pris l’initiative de soutenir l’organisation de cette conférence avec l’UNESCO, c’est par conviction.

  • Premièrement, la conviction que le patrimoine culturel sous toutes formes, expressions de notre humanité, source d’inspiration individuelle ou témoin des échanges entre les civilisations, doit être protégé, aussi par ceux qui s’opposent dans la guerre.
  • Deuxièmement, la conviction que l’annihilation des identités par la destruction intentionnelle de ce patrimoine est intolérable, qu’elle est contraire au respect de la dignité humaine et à la recherche du savoir vivre ensemble.
  • Troisièmement, la conviction que tout doit être entrepris en temps de paix pour empêcher, prévenir et dissuader, ainsi que se prémunir de tels actes lorsque les conflits surgissent.

Ces convictions sont celles qui fondent le sens du Deuxième Protocole qui est venu marquer, il y a 20 ans, une nouvelle évolution du droit humanitaire, comme effort collectif et indispensable de la communauté internationale.

Depuis lors, d’autres avancées ont été enregistrées avec les condamnations des auteurs de crimes commis à l’encontre du patrimoine culturel en Europe et en Afrique. L’adoption de plusieurs résolutions par le Conseil de sécurité et le Conseil des droits de l’homme a aussi représenté un développement majeur. Je citerai notamment celle qui a confié un mandat de protection du patrimoine culturel à la MINUSMA.

Excellences, Mesdames, Messieurs,

Les destructions de ces dernières années sont considérées comme les plus importantes depuis la Seconde Guerre mondiale. Elles ont affecté des bâtiments de valeur universelle exceptionnelle, des monuments symboliques ou encore des objets d’art, des collections et des archives documentaires. Certaines pratiques culturelles - le patrimoine culturel immatériel – ont été purement et simplement interdites, le respect des droits culturels a été bafoué pour des raisons idéologiques.

Si dans de nombreux conflits le patrimoine culturel est victime de dégâts collatéraux, nous savons qu’il est aussi pris délibérément pour cible, comme objectif tactique en soi. Ces attaques font partie de stratégies qui visent à court terme la persécution et l’intimidation des populations et à plus long terme, l’anéantissement de la diversité des identités et la destruction du tissu social. « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude » a dit Albert Camus ; c’est malheureusement bien là le dessein explicite des auteurs de ces crimes.

Sans défaitisme, il faut nous rendre à l’évidence que dans bien des situations les dommages sont faits. Nous devrons veiller à ce que ces actes ne restent pas impunis. Nous devrons soutenir avec force tous les défenseurs des droits culturels qui ont pris des risques pour préserver ce qui pouvait l’être. Plus encore, nous devrons aussi soutenir les communautés des régions touchées, qui ont dû fuir, et qui risquent d’être une fois encore déracinées à leur retour vers un « chez elles » méconnaissable et culturellement désertique.

Ce sont les grands enjeux qui s’étendent à la période post-conflit, ceux du traitement du passé et de la réhabilitation qu’il va falloir gérer. En effet, la dimension culturelle est de plus en plus considérée pour renforcer la résilience des populations face aux impacts des guerres. La réhabilitation des sites culturels de manière respectueuse, le rapatriement des biens culturels et la revitalisation des pratiques culturelles contribuent non seulement à la conservation de la mémoire collective, mais peuvent également participer à la reconstruction identitaire et au processus de réconciliation sociale.

Pour revenir au Second Protocole et à la prévention, nous devons tirer les enseignements de ce qui s’est déroulé et se déroule encore sous nos yeux. Y aurait-il eu quelque chose à faire pour mieux protéger le patrimoine culturel (et ses défenseurs) : quoi, comment, qui ? Y a-t-il quelque chose à faire pour améliorer la situation dans le futur ? L’ambition de ces deux prochains jours n’est pas d’apporter toutes les réponses, mais bien de vous inviter, acteurs de la communauté internationale, à partager et débattre des acquis et des défis.

Pour la Suisse, le plus grand défi du droit international humanitaire n’est souvent pas lié à une éventuelle absence ou obsolescence de règles, mais au manque de respect pour les règles existantes. C’est ce qu’il s’agit d’observer notamment en ce qui concerne la protection des biens culturels. Notre souhait est que cette conférence permette de poser les bases d’une vision claire et cohérente pour favoriser et soutenir une meilleure mise en application du Deuxième Protocole.

Il s’agit de faire la démonstration de la pertinence de ce texte pour contribuer à une augmentation du nombre de ratifications. 20 ans après son adoption, il est urgent de s’assurer que ce Protocole gagne en visibilité sur la scène internationale et que son système de protection puisse fonctionner de manière universelle.

C’est un effort international auquel la Suisse entend contribuer et la Stratégie pour la protection du patrimoine culturel en danger que mon Gouvernement a adopté le 8 mars dernier est la marque claire de cette intention.

Par cette initiative, nous souhaitons effectivement partager nos expériences et mettre notre expertise à disposition. Je mentionnerai nos politiques de conservation du patrimoine culturel ou nos législations pour la protection des biens culturels en situations de conflits armés, mais aussi de catastrophes ou de situations d’urgence. Notre proposition de mise à disposition d’un « safe haven » international pour les biens culturels peut aussi être évoquée ; elle est d’ailleurs concomitante à une initiative similaire pour la protection des archives documentaires. Autant d’actions qui s’articulent à des soutiens que nous avons apportés depuis de nombreuses années à des projets concrets de sauvegarde et de reconstruction du patrimoine culturel, que ce soit au Yémen, en Afghanistan, au Myanmar ou au Mali.

C’est donc avec enthousiasme que je vous souhaite deux journées fructueuses, riches en échanges et pleines d’inspiration pour renforcer la lutte pour notre cause commune : la protection du patrimoine culturel.

Je vous remercie de votre attention.