«Une chance incroyable»

27.11.2019

Zurich, 27.11.2019 - Discours du Conseiller fédéral Ignazio Cassis lors du colloque à l'Université au sujet de la promotion des langues et cultures italienne et romanche en Suisse - Seul le texte prononcé fait foi

Orateur: Chef du Département, Ignazio Cassis

Monsieur le président du Conseil d’État des Grisons Jon Domenic Parolini,
Madame la Conseillère nationale Silva Semadeni,
Madame l’ancienne Chancelière de la Confédération Corina Casanova
Monsieur le Chancelier du Canton Tessin Arnoldo Coduri
Madame la Directrice de l’Office fédéral de la culture Isabelle Chassot
Madame la vice-directrice de la DDIP, l’ambassadrice Nathalie Marti
Madame la Déléguée fédérale au multilinguisme Nicoletta Mariolini,

Mesdames et Messieurs,

Si nous nous targuons volontiers d’être un pays multilingue qui protège les langues minoritaires, force est de constater que la perception du grand public est malheureusement tout autre : (voir lien sur le graphique «Les 3 langues nationales) 

Cela peut paraître amusant à première vue, mais ce ressenti, bien réel, est aussi un véritable coup au cœur de la Suisse italienne et romande – et pour l’ensemble de la Suisse, une occasion manquée. Cette absence de prise de conscience de l’importance des quatre langues nationales constitue en effet une menace pour la cohésion, les valeurs et l’identité de la Suisse.

L'italien et le rhéto-romanche sont inscrits dans l’ADN de la Suisse, au même titre que le Cervin et le chocolat. Malheureusement les deux derniers sont nettement plus connus que les deux premiers !

Cette année, à l’occasion du 1er août, je me suis rendu dans les quatre régions linguistiques, en appliquant une règle très simple : 1-2-3-4, c’est-à-dire un pays, deux couleurs comme le drapeau suisse, trois jours en voyage, quatre langues. Nous avons sillonné la Suisse, de l'Emmental à l'Étivaz et de Chiasso à Zuoz, où nous avons célébré les 100 ans de la Lia Rumantscha. Une véritable aventure multiculturelle en Helvétie !

Mais évoquer le plurilinguisme le 1er août ou à l'occasion de commémorations ne suffit pas.

Des occasions comme celle qui nous réunit aujourd'hui nous permettent de faciliter les échanges entre minorités et de revendiquer nos droits d’une même voix. Mais elles peuvent aussi nous donner l’opportunité de sensibiliser nos concitoyens germanophones et francophones.

Je suis ici en tant que Tessinois, conseiller fédéral et ministre des Affaires étrangères.

Il était important pour moi de m'adresser à vous aujourd'hui, et ce pour deux raisons :

1) Premièrement, parce que en tant que conseiller fédéral, je suis responsable de la cohésion nationale, une question qui me touche d’autant plus que je suis moi-même de langue maternelle italienne. Après mon élection, j'ai promis devant le Parlement de défendre les langues minoritaires ainsi que les régions périphériques de notre pays.

Étant moi-même issu d'une minorité linguistique, je sais ce qu’implique le fait de ne pas pouvoir parler sa langue maternelle au travail. Lors des séances du Conseil fédéral, je suis obligé de m’exprimer en allemand ou en français si je veux être sûr d’être compris (et même là, le doute subsiste !). Lorsque je m'adresse à des médias alémaniques ou romands, je ne peux pas m'exprimer avec la même précision que dans ma langue maternelle.

Mais la question va bien au-delà d’un simple problème linguistique. En effet, chaque langue véhicule une culture, une vision du monde et des perspectives qui lui sont propres . Trop souvent, on a tendance à oublier que malgré son cortège de difficultés, la coexistence de quatre cultures différentes au sein d’un même pays représente une formidable chance.

2) J’en suis convaincu, en tant que ministre des Affaires étrangères aussi, et c’est là la deuxième raison qui m’amène devant vous aujourd’hui. En matière de pluralisme culturel également, politique intérieure et politique étrangère vont de pair.

Le multiculturalisme est sans doute ce qui définit le mieux la Suisse, ici et à l’étranger. C’est dans le soin quotidien qu’elle met à faire coexister des cultures différentes que la Suisse s’est forgée son rôle de médiatrice si apprécié au niveau international. Cet effort continu de compréhension interculturelle nous a permis de renforcer au cours des siècles nos compétences dans l’art du dialogue et du compromis, compétences grâce auxquelles nous pouvons offrir nos bons offices dans plusieurs situations de crise sur la planète. On est un interlocuteur crédible sur ces questions, puisqu’on est reconnu comme un modèle de coexistence pacifique entre des populations différentes.

Faire connaître la diversité linguistique et culturelle de la Suisse est donc une tâche importante de nos représentants, à l’étranger et auprès des organisations internationales. Outre la « Semaine de la langue française » et la « Settimana della lingua italiana », qui sont déjà organisées dans notre réseau de représentations, nous prévoyons aussi une « Emna da la lingua rumantscha » à partir de 2020.

Vingt ans de Convention après des siècles de coexistence

Mesdames, messieurs

Notre multiculturalisme représente un important trait d’union entre notre politique intérieure et notre politique extérieure. La Convention-cadre du Conseil de l’Europe pour la protection des minorités nationales, entrée en vigueur il y a 20 ans en Suisse, en est une démonstration concrète (adoptée en 1995, elle a été ratifiée par la Suisse en 1998 et est entrée en vigueur en 1999).

Cette convention-clé du Conseil de l’Europe est le seul instrument multilatéral juridiquement contraignant qui soit exclusivement consacré à la protection des minorités nationales.  Comme il s’agit d’un traité international, son application est du ressort de mon département, et plus précisément de la Direction du droit international public, qui a organisé ce colloque avec l’Office fédéral de la culture.

La Suisse a participé très activement à son élaboration et certaines dispositions ont été directement inspirées de notre tradition et de notre pratique. La convention est en accord avec le système fédéraliste et démocratique suisse, qui accorde aux minorités nationales une autonomie pour développer leur identité, tout en assurant leur représentation au sein des autorités.

Le regard critique mais constructif du Conseil de l’Europe permet de ne pas perdre de vue des questions essentielles comme celle de la représentation des langues minoritaires dans l’administration fédérale.

Dans mon département, le DFAE, il y a encore du travail à faire. Si la communauté francophone est bien représentée, on ne peut en dire autant des minorités italophone et romanche. Nous travaillons actuellement à une série de mesures visant à mieux faire connaître le DFAE à ces deux communautés et à leur donner les mêmes chances qu'aux autres.

Le Conseil de l’Europe nous recommande aussi de promouvoir les langues et cultures italienne et romanche à l’extérieur des cantons du Tessin et des Grisons, notamment dans les grandes villes. Le message sur la culture, dont vous a parlé Madame la directrice de l’OFC Isabelle Chassot, vise à redoubler d’efforts dans ce domaine. Cette volonté est fortement partagée par les deux cantons en question, avec lesquels j’ai le plaisir d’échanger régulièrement dans le cadre d’un dialogue politique mis en place après mon élection.

Et c’est aussi pour cette raison que ce soir, ce n’est pas à Coire, ni à Bellinzone que nous nous rencontrons – mais ici, à Zurich !

La Suisse italienne et la Rumantschia sont partout

Permettez-moi de faire un rapide retour 40 ans en arrière. Alors étudiant en médecine à l’Université de Zurich, j’ai eu pour la première fois pleinement conscience d’appartenir à une minorité. 

Comme les Grisons, nous, les Tessinois, n'avions pas d'université dans notre canton. Aujourd’hui, au Tessin, la situation a changé, mais la communauté tessinoise à Zurich reste importante, exactement comme celle des Rhéto-Romanches.

Environ un sixième de la population rhéto-romanche vit en ville de Zurich, où cette minorité est plus nombreuse que partout ailleurs en dehors des Grisons. En 2016, une crèche romanche a ouvert ses portes à la Hottingerplatz et depuis deux ans, des cours de romanche destinés aux élèves d’école primaire sont donnés dans le bâtiment scolaire du Hirschengraben. En outre, il est possible d'étudier la linguistique et la littérature italiennes et rhéto-romanches à Zurich, une filière pour laquelle il a fallu se battre ces dernières années.

La société suisse est devenue mobile : les minorités linguistiques ne restent plus confinées à leur noyau de peuplement traditionnel. Les migrations ont aussi contribué à changer le paysage linguistique : désormais, du fait de l’immigration italienne vers la Suisse – chaque année, 15 000 italophones s’installent dans notre pays –, c’est en Suisse que vit la troisième communauté italienne dans le monde. Il est aussi fascinant de savoir – comme cela a été discuté aujourd’hui – que les enfants des travailleurs migrants aux Grisons, notamment dans le secteur du tourisme, contribuent dans une large mesure à la sauvegarde du romanche qu’ils ont tendance à choisir à l’école.

Pour faire face à cette mobilité, il faut promouvoir l’enseignement des langues minoritaires en dehors de leur zone de diffusion traditionnelles, dans l’intérêt de tous. En effet, pour maintenir vivantes une langue et une culture, il est important qu’elles puissent aussi être parlées et vécues par des locuteurs non natifs. Il faut encourager les jeunes qui vivent en Suisse à sortir des ornières de la culture mondialisée et à choisir aussi l’italien comme deuxième langue nationale à l’école. Fort heureusement, certains cantons (comme le canton de Vaud) soutiennent de nouveaux programmes de maturité bilingue français-italien, qui prévoient la possibilité de suivre une partie du cursus du gymnase en immersion linguistique au Tessin. Il faudra cependant s’investir encore davantage, puisque ces échanges scolaires ont lieu surtout entre la Suisse alémanique et la Suisse romande, et pas assez avec la Suisse italienne.

Il y a donc encore beaucoup à faire pour que nos concitoyens francophones et germanophones se mobilisent pour notre cause.

En définitive, il incombe à chacun d’entre nous d’accueillir et de promouvoir avec enthousiasme la merveilleuse opportunité que représente notre diversité culturelle.

Je voudrais profiter de cette occasion pour remercier tous ceux qui ne ménagent pas leurs efforts pour promouvoir le multiculturalisme et le plurilinguisme : mes collaborateurs de la DDIP ainsi que les équipes de l’OFC dirigées par Isabelle Chassot, qui ont organisé cette journée, les représentants des cantons du Tessin et des Grisons, le Forum pour l’italien en Suisse, l’intergroupe parlementaire « Italianità », nos représentants au Conseil de l'Europe,  toutes celles et ceux qui travaillent dans l'enseignement, des universités aux écoles obligatoires, la déléguée au multilinguisme, ainsi que les représentants des minorités actifs sur le plan politique et au sein de l'administration fédérale.

Et que vive la diversité, fondement même de la Suisse !


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